BAT-Les-présidents-de-la-Ve-RépubliqueLa suite et fin de notre traité de la cravate…



Pour ceux qui ont raté la première et la deuxième partie, elles sont ici :

Le traité de la cravate – Partie 1

– Le traite de la cravate – Partie 2

 



 

La cravate moderne, accessoire de mode sans distinction

Le XIX ème et le XX ème siècle sont synonymes d’importantes modifications pour la cravate. Des modifications dans la forme et la taille mais aussi dans l’esprit et la façon de la porter.

1./ La cravate comme apparat de conviction

Ainsi le musicien français Pierre-Jean GARAT s’habille en “magnifique” avec une cravate bouffante qu’il noue à droite, des bottes rouges pour femmes, des boucles dorées, et une coiffure ramenés en oreilles de chien. Il devient la coqueluche des jeunes pendant qu’outre manche, les britanniques ne jurent que par la minutie et la sobriété avec la fameuse cravate noire sur chemise blanche qu’ils nouent de manière complexe.

La plupart des cravates, face à la difficile opération de nouage sont vendues “montées” et prêtes à l’emploi dans les boutiques artisanales. L’ère industrielle et l’utilisation appropriée de la vapeur vont révolutionner l’industrie textile et favoriser l’accès à la cravate à tous les milieux en la vendant moins chère et beaucoup plus fonctionnelle en la rendant plus étroite et plus longue : la cravate “Régate”, grand-mère de nos cravates modernes, était née. Devant la propagation de ce faste vestimentaire en pleine période du dandysme à la fin du XIX ème siècle, des préconisations de “bon goût” apparaissent pour accorder les tenues.

L’homme se voulant élégant et raffiné en recherche de la “convenance exquise” qui éblouira son entourage extérieurement n’est donc plus forcément aristocrate ou bourgeois. Charles BAUDELAIRE voit dans le dandysme le “dernier acte héroïque” possible, celui de la recherche de distinction et de noblesse par l’apparence. Honoré de BALZAC est beaucoup plus militant dans cette quête et voit dans l’article de la cravate le reflet de la personnalité de son porteur.

Tant vaut l’homme, tant vaut la cravate. La cravate, c’est l’homme ; c’est par elle que l’homme se révèle et se manifeste… pour connaître l’homme, il suffit de jeter un coup d’oeil sur cette partie de lui-même qui unit la tête à la poitrine.

Honoré de BALZAC en vient à même à séparer les hommes grâce à l’esprit avec lequel il porte la cravate, article de mode devenu modèle de ségrégationniste dans son Traité sur la cravate (1830) :

Considérés sous le rapport de la cravate, les hommes se divisent naturellement en trois grandes catégories.

D’abord, pour commencer par celle qui mérite le moins notre attention, se présente cette classe nombreuse d’hommes qui portent la cravate sans la sentir, ni la comprendre, qui, chaque matin, tournent un morceau d’étoffe autour de leur cou, comme on fait d’une corde ; puis, tout le jour se promènent, mangent, vaquent à leurs affaires, et le soir, se couchent et s’endorment sans scrupule, sans remords, parfaitement satisfaits d’eux-mêmes, comme si leur cravate eût été mise le mieux du monde. Gens sans actualité, continuant le XVIII ème siècle au milieu du XIX ème ; anachronismes vivants, trop nombreux, hélas ! à la honte du siècle de lumière, et que nous ne mentionnons ici que pour mémoire ; car, relativement à la cravate, ce sont des êtres négatifs.
Au-dessus d’eux, immédiatement, viennent ceux qui entrevoient ce qu’il y a de bien dans la cravate et ce qu’on peut en faire, mais qui, n’en pouvant tirer aucun parti par eux-mêmes, sont réduits à copier autrui. Esprits étroits, stériles, sans imagination, sans une seule idée à eux, ils étudient chaque jour le noeud qu’ils reproduiront le lendemain. Quelle estime faire de ce servum pecus [“troupeau servile” = moutons de panurge] de la cravate ? Je les comparerai à ces hommes frivoles qui cherchent chaque matin, dans les gazettes, les idées qu’ils auront toute la journée, ou aux mendiants qui vivent des charités d’autrui.
Au premier rang, enfin, se placent ces hommes forts et solides par eux-mêmes, qui sentent et comprennent la cravate, qui la comprennent dans ce qu’elle a d’essentiel et d’intime, avec cette énergie d’intelligence, cette puissance de génie, départies à ces mortels privilégiés quos aequus amavit Jupiter [“les hommes, en petit nombre, que Jupiter a aimés” = idoles des dieux]. Ceux-là n’ont ni maîtres ni modèles, ils trouvent en eux de grandes, de nobles ressources ; ils n’écoutent qu’eux-mêmes, ils sont véritablement créateurs.

Car la cravate ne vit que d’originalité et de naïveté ; l’imitation, l’assujettissement aux règles la décolorent, la glacent, la tuent. Ce n’est ni par étude ni par travail qu’on arrive à bien ; c’est spontanément c’est d’instinct, d’inspiration que se met la cravate. Une cravate bien mise, c’est un de ces traits de génie qui se sentent, qui s’admirent, mais ne s’analysent ni ne s’enseignent. Aussi, j’ose le dire avec toute la force de la conviction, la cravate est romantique dans son essence ; du jour où elle subira des règles générales, des principes fixes, elle aura cessé d’exister.

Saville Row et l’école britannique ne sont pas en reste pendant le XIXème siècle porté par le Beau BRUMMELL qui prétendait avoir besoin de cinq heures pour s’habiller, lustrait ses bottes au champagne et officiait en tant que juge du bon goût auprès du Prince de Galles. Son élégance discrète ainsi que son hygiène corporelle et dentaire en firent le premier “people” connu à ce jour et immortalisé par une statue de cire chez Madame TUSSOT. A citer également le fameux dandy et écrivain Oscar WILDE qui dans son oeuvre enclin à des vérités biographiques “Le portrait de Dorian GREY” (1890), il conte l’histoire d’un homme qui ne voulant vieillir et s’enlaidir, donne son âme contre la jeunesse éternelle en échange d’un portrait qui prend les années à sa place et affiche la dure réalité. Oscar WILDE avait coutume de dire qu’une cravate bien nouée était “le premier pas sérieux” dans la vie d’un homme.

Les plus grandes contributions à l’habit de l’homme moderne viennent du Duc WINDSOR, Edouard VII, connu pour son règne très court et son abdication pour laisser la place à son frère le Prince Albert. Récemment illustré dans le film le “Discours d’un Roi” où il est joué par Guy PEARCE, il était connu et reconnu pour ses frasques anti-conventionnelles mais ô combien avant-gardistes de notre époque moderne. Le “Old Bertie” comme il aimait être appelé à l’époque est le nom qu’il fut donné à ce magnifique noeud symétrique qui est le plus répandu aujourd’hui. En Français, notre dédain vindicatif envers la royauté nous a poussé à plus de retenue et à le traduire par “Windsor” : simple ou double Windsor. L’autre contribution majeur fut le smoking, que l’on traduit en anglais par Tuxedo. En 1886, un homme d’affaire américain, James Brown POTTER, fut convié à un séjour chez Edouard VII. Il était alors coutume anglais de rationaliser pratique et élégance. De ce fait, il était courant de porter un costume spécial pour aller au fumoir, ce que notre américain fit faire chez Henry POOLE à Londres. De retour à New-York, il participa au bal très chic du Tuxedo Park Country Club avec le fameux costume et une cravate courte en papillon : la tenue emblématique du Tuxedo était née.

En 1924, Jesse LANGSDORF, tailleur new-yorkais, change la confection de la cravate en 3 parties pour en simplifier l’usage et la taille diagonalement dans le tissu pour la rendre plus élastique. Cette invention “de taille” donne alors à la cravate l’aspect moderne que nous lui connaissons et qui sera portée partout aux Etats-Unis pendant les années 30’s.

Au même moment, en Allemagne, le leader du Nationalisme Socialisme, Adolphe HITLER, demande à son ami Hugo Ferdinand BOSS de confectionner les tristement célèbres “chemises brunes” en insistant sur la présence la cravate noire, symbole de rigueur et de sobriété. Le couturier confectionnera par la suite les uniformes des SS, des jeunesses Hitlériennes et de l’armée allemandes (Wehrmacht) en gardant seulement trois éléments communs : la cravate noire, les bottes noires et l’insigne rouge à l’épaule brodé avec la croix gammée.

2./ La cravate symbole conformiste et phallocrate

L’après-guerre ne marque pourtant pas le rejet de la cravate portée par toutes les milices belligérantes mais le symbole du retour à la vie civile pour les soldats. Des formateurs sont mandatés dans les centres de “démobilisation” pour aider les jeunes soldats sans grande expérience de la vie professionnelle à accorder costume, chemise et cravate pour leur recherche de travail (cf. photo).

La nouvelle génération qui apparaît dans la fin des années 60’s va s’opposer à la rigueur et à l’austérité de leurs pères en réclamant la parole et la liberté dans le débat publique. Les tenues s’en ressentent et se dégagent progressivement des “enfants-sage” en costume-cravate bien coiffé [Beatles, Beach Boys et yé-yé] pour trouver des voies vestimentaires plus contestataires. S’en suivent les années Disco (68 – 75’s) avec John Travolta dans Saturday Night Fever, les Bee Gee’s et les Earth Wind and Fire. Le Rock s’extirpe au même moment de la pensée Hippies déclarée à WOODSTUCK en 1968 (72’s – 90’s) par des tenues très colorées portées par Robert PLAN des Led Zeppelin et des costumes de scène dérangés comme celui de Peter GABRIEL des GENESIS ou du très remarqué des KISS. La cravate est alors expulsée de la scène artistique et elle n’en reviendra pas.

Dans le monde professionnel et politique, il est en tout autrement. La cravate s’inscrit dans une image toute fabriquée de sérieux et s’allonge d’une quinzaine de centimètres, ce contre quoi certaines féministes de la fin des années 60 s’insurgent, y voyant le symbole phallocrate de la société. Nos Présidents de la V ème République, qui avaient l’habitude de prendre la photographie officielle en tenue d’apparat militaire (Charles DE GAULLE, George POMPIDOU), prennent un tournant d’image en se parant de cravate pour paraître plus jeune. Les crashes boursier de 1973 ou de 1987 où des golden-boys aux cheveux gominés et costumes assortis ont entraîné des millions de travailleurs dans les méandres de la crise ne changeront pas l’image de la cravate, pas plus que l’inaction des politiciens qui se sont succédés dans les plus hautes instances des gouvernements depuis : la cravate se pérennise alors dans les milieux professionnels et politiques parfois par convention mais surtout par mimétisme pour l’affichage d’un statut social. Dès lors, la cravate redevient un symbole de docilité et de dévotion non plus au Roi mais à l’entreprise, et leurs porteurs des mercenaires sans bravoure dont les seuls faits d’armes sont d’avoir passé un entretien d’embauche et gravit les échelons d’une structure hiérarchique figée et asservissante.

Il faudra attendre l’explosion de l’informatique et des “start-up” dans les années 90’s pour entrevoir de nouveaux modèles de réussite : des jeunes entrepreneurs dégagés de toutes conventions s’invitent à table aux côtés des entreprises centenaires et cotées, affichant ouvertement leurs cols de chemises ou de polos totalement ouverts. Les Bill GATES et les Steeve JOBS inventent les produits de demain quand les autres tentent de gagner des parts de marché par de la publicité de masse et des produits de la vie de tous les jours standardisés à bas coûts. Les grandes entreprises réagissent en assouplissant le modèle conventionnel de la cravate et en instituant le fameux “Casual Friday” qui exempte les employés de tenues strictes.

Paul COEHLO, écrivain philosophe, disait de la cravate que “sa seule utilité réelle” était que “lorsque l’on la retire, sitôt rentré chez soi, on a l’impression d’être libérée de quelque chose, mais on ne sait pas de quoi”. La traduction anglophone de la cravate est d’ailleurs explicite dans ce sens puisqu’elle signifie “corde” (tie) et que sa nomination propre est “necktie” (littéralement : “corde au cou”).

Cette révolution de la cravate se poursuit progressivement depuis plus d’une vingtaine d’années, portée par l’économie numérique et les nouveaux usages. Aujourd’hui, la cravate est le symbole de l’employé conformiste et du politicien impuissant, et son absence celui de l’invention, de l’entreprenariat et de la Silicon Valley. Il y a encore une dizaine d’années, des sondages à la sortie des grandes écoles françaises indiquaient que la majorité souhaitaient faire carrière et devenir Directeur d’une grande société. Aujourd’hui, plus de la moitié de nos grands diplômés souhaitent être “entrepreneurs” pour “changer le monde, à mon échelle”.

La cravate qui a survécu près de quatre siècles aux différents mouvements, guerres et courants de pensée a été évincée dans les années 70’s du monde artistique et semble aujourd’hui en difficulté dans le monde économique. Son utilisation reste toutefois incontournable dans le monde politique, même auprès de notre jeune génération de politiciens réformistes (Emmanuel MACRON, Matthias FEKL). Ce constat nous amène à nous poser la question de savoir si la politique n’est pas aujourd’hui le seul bastion restant de la période dandyste où l’apparence compte toujours plus que les actes.